newsletter #16

“Il ne faut pas uniquement intégrer. il faut aussi désintégrer. C’est ça la vie. C’est ça la philosophie. C’est ça la science. C’est ça le progrès, la civilisation.” (Eugène Ionesco).
 

Comme une sensation de sortie de l’hiver en ce début avril... le mois de mars m’a donné l’occasion de faire une conférence à Marseille au centre d’études psychiques,  philosophiques  et culturelles sur mon approche spirituelle de la musique - Kairotopie.

Le duo Cantilène a repris « 3 danses », pièce qui leur est dédiée, au cinéma Jean Renoir à Martigues le 15 mars dans le cadre du festival « regard de femmes ».

L’ensemble Yin répète le programme que nous donnerons le 7 juin (toujours au cinéma Jean Renoir) avec les oeuvres de Uzong Choe, de Dominique Lemaître, de Jean Sébastien Bach avec la création de « Para-dogme » (pour violoncelle, piano, percussion et électroacoustique) dont je viens de terminer la partition. La seconde partie de la soirée sera consacrée à l’habillage musical que nous ferons sur le magnifique film « Les saisons » de Artavazd Pelechian.

Un petit rappel pour deux concerts à venir en mai : « 3 postludes d’après Monteverdi » par la guitariste Isabelle Chomet au Manoir d’Etainnemare (Normandie) le 13 mai et « Signatures II » pour alto et percussion à Paris parmi un programme de créations par Claire Merlet et Alain Huteau« AllWays » le 18 mai à l’Atelier du Plateau (Buttes Chaumont).

A noter  ! le 22 juin Thierry Paillard (comédien) et Hélène Pereira (piano) joueront à la maison des jeunes et de la culture de Martigues : « A la verticale des chemins », un diptyque comprenant « Chair d’elle »  Texte de Thierry Paillard, musique de Jean Sébastien Bach et « Variations du départ en Silence » (création - texte et musique de Philippe Festou).

 
 
                                         ensemble Yin, répétition
 

        « 3 danses », Duo Cantilène
 
D’après « Streams breaking silence » par le duo Cantilène (Alise Diaz & Hélène Pereira).

Cinéma Jean Renoir, Martigues (dans le cadre du festival « Regard de femmes ») le 15 mars.

https://www.youtube.com/watch?v=5MEt7nBxhsA

 
Conférence en écoute : Une approche spirituelle de la musique - la kairotopie.
Conférence sur la kairotopie donnée au centre d’études psychiques, philosophiques et culturelles de Marseille le 12 mars 2018.
 

Synthèse de la conférence :

Nous pouvons définir la fonction de l’artiste, comme celle de recréer un univers que l’homme pourra appréhender par ses perceptions afin d’en saisir le sens, le secret, d’en permettre peut-être l’éveil individuel et collectif.

Deleuze oppose à ce propos la notion d’information dans laquelle on nous impose de croire, de croire en une vérité livrée « clef en main », il oppose donc celle-ci à celle de l’art qui par nature est subversive c’est à dire que l’œuvre d’art ouvre en elle le champs des possibles : réflexion personnelle et singulière, imaginaire (mental, rêverie, flânerie - chère à Bachelard – mais l’art permet aussi un travail plus ou moins conscient sur l’ensemble des perceptions humaines dont on peut émettre l’hypothèse qu’elles sont une porte d’entrée vers ce qui n’est pas seulement de l’ordre de la matière mais pour suivre la pensée de Spinoza, dont la matière est aussi constituée ; puisqu’il n’y a pas de séparation en matière et esprit, l’art serait alors un média qui n’est pas celui de l’information mais une porte d’entrée à la transcendance humaine.

Dans la kairotopie, le metteur en scène, le compositeur recréent sur un instant donné et proposé par le cadre, le principe d’interactions, de surgissements, de surprises, des événements de nos vies : un bout de vie plus réduit pour en appréhender un plus grand en quelque sorte. 

L’artiste – et je veux parler ici dans un contexte de spectacle vivant – est un metteur en scène, un chorégraphe, un « metteur en son » ; celui-ci permet aux spectateurs (observateur – onlooker) des approches purement singulières en fonction des capacités d’écoute de chacun, différemment perçues et appréhendées en fonction des cultures, de l’éducation, du caractère ou encore de l’« avancée spirituelle » personnelle : 

« Les objets, les couleurs, les sons, les vibrations existent indépendamment de nous, dans tout l’univers, pour tout le monde. Et pourtant, la couleur de la fleur, le son de la cloche, n’existent que par mes yeux et mes oreilles ». (Maître Deschimaru)


« Composer, c’est participer à la vie qui nous entoure, à la Création, par l’univers sonore. » (Gilles Tremblay). 

Qu’est-ce que la kairotopie ?

Je définis ma démarche musicale et artistique comme « place de Marché » ou « kairotopie » : du grec ancien Kairos et Topos, le moment propice (notion proche de la pensée asiatique) et le lieu. Cela implique un lieu et un temps dans lesquels l’auditeur plonge dans une écoute immersive et non événementielle, à contre courant d’un monde consumériste, ici, il n’y a rien à attendre mais tout à vivre dans des instants qui s’enchainent, se chevauchent, se tuilent... 

La Kairotopie propose donc un cadre permettant l’observation consciente ou inconsciente par nos organes sensoriels. 

Le compositeur Murray Schafer dit à propos du cadre : « La musique entre dans les salles de concert quand elle ne peut plus être entendue au dehors, là à l’abri de murs capitonnés, la concentration et l’écoute deviennent possibles »
Ou encore : « La salle de concert comme substitut de la vie en plein air ». 

Pour cette raison le positionnement des musiciens n’est pas systématiquement frontal, ceux-ci peuvent eux aussi se répartir et se mouvoir dans l’espace commun.
L’auditeur peut alors orienter son écoute dans un choix conscient vers ce qu’il a choisi de percevoir, pour la même raison, il peut bouger son corps, déambuler à son gré, chuchoter, boire un thé, se sentir vivant... Il ne subit pas une proposition unique mais il se trouve en lieu et place où son corps et/ou son esprit peuvent bouger en conscience : « L’important est de mettre le spectateur en mouvement » (Emmanuel Kant). 

Ce type de pensée n’est pas tout à fait neuve mais plutôt « oubliée » dans le principe du spectacle vivant, elle se trouve par exemple dans la musique d’ameublement d’Erik Satie (Que Satie lui-même sous titrait « Musique destinée à être ignorée »). Ce dernier avait disposé les musiciens dans l’espace tandis que le public déambulait durant la performance. Cependant les onlooker se postaient systématiquement frontalement devant les musiciens tandis que Satie criait « aller, aller, bougez ! » 

Ce positionnement est spécifiquement culturel, car la frontalité a été une obligation protocolaire à la cours de Louis XIV ; sur scène, il ne fallait pas tourner le dos au Roi mais lui faire face tout en dirigeant l’orchestre. C’est ainsi que Lully a dû faire de très grands gestes avec son bâton pour être bien vu des exécutants et a fini par se donner un très grand coup dans le pied avec l’objet pour en mourir quelques temps plus tard : infection du pied puis la gangrène… La frontalité est-elle dangereuse ?

Les sons dans lesquels l’auditeur baigne peuvent avoir des temporalités et des espaces différents : les sons instrumentaux du présent et du lieu, les sons fixés du passé et d’objets sonores extérieurs au lieu qui sont amenés sur ce même lieu par les principes électroacoustiques, le silence (élément du « locusperpicio ») inhérent au lieu encore et qui permet de renvoyer l’auditeur à sa propre production sonore volontaire ou involontaire. 

Ce qui fait œuvre ne raconte pas une histoire, ne l’impose pas mais donne un poids à l’instant des phénomènes qui se produisent à sa conscience et aux instants multiples de simultanéités et de synchronicités : tout se résout donc à chaque instant. 

Musicalement, l’écriture est « ouverte », sans qu’il s’agisse d’improvisation, la partition laisse des choix temporels aux interprètes mais aussi des choix de chemins variés.
Plus techniquement, elle permet la combinaison de polyrythmiespolytonalités ou encore polymodalités. Elle intègre la notion d’architecture et donc d’acoustique inhérente au lieu, notamment dans le rapport de décalages de la vitesse et de la réverbérations des sons. 

Il résulte de ces multiples combinaisons, une ouverture vers des principes aléatoires, une invitation aux synchronicités ; de la même façon que nous menons nous même une journée, à la fois prévisible dans une part de ses contenus et à la fois imprévisible dans les événements accidentels qui en modifieront plus ou moins sensiblement le chemin prévu initialement. Car enfin, il s’agit de vivre des phénomènes interdépendants, ceux que Karl GustavJung a nommé par cette loi de cause à effet : synchronicités

Il faut recommander à ce propos les travaux plus récents du physicien Philippe Guillemant sur le principe de synchronicité et la théorie de la double causalité. 

Bachelard dit à propos de l’intuition de la non continuité apparente des phénomènes : « Les simultanéités sensibles qui réunissent les parfums, les couleurs et les sons ne font qu’amorcer des simultanéités plus lointaines et plus profondes.

La kairotopiemise en évidence perceptive d’un ensemble de phénomènes en un lieu donné, nous incite donc à nous fondre dans l’univers de ceux-ci pour en capter leur interdépendance ; dans la pensée bouddhiste, une loi de causes et d’effets régit notre univers ; la forme de cet univers est déterminée par un cadre qui n’existe que par celui qui observe et celui qui propose l’observation : le compositeur et le spectateur par exemple. 

« Le but c’est la verticalité, la profondeur ou la hauteur ; c’est l’instant stabilisé ou les simultanéités, en s’ordonnant, prouvent que l’instant poétique a une perspective métaphysique». (Gaston Bachelard – « Métaphysique et poésie »). 

La kairotopie propose donc le cadre de l’observation ; elle n’est ni plus ni moins qu’une écriture artistique considérant l’art comme indissociable de la vie-même et non une projection inconsciente et dissociée comme c’est le cas dans le théâtre grec classique.
Dans le principe de kairotopie, l’écriture va tendre vers les points qui invitent nos sens à appréhender l’univers dans un acte présent. 

Considérant l’acte présent comme la résolution vers un infini (le passé n’existant plus, le futur n’existant pas encore), seule cette conscience du moment peut être sollicitée dans une action qui amène celle-ci à s’éveiller. Cependant, par nature, la kairotopie amène dans un présent les notions temporelles différées et révolues (notion d’espace-temps) pour les résoudre dans un instant en perpétuel mouvement, dans une « permanente impermanence », comme nous dirions dans le bouddhisme Zen. 

En résumé, la kairotopie est : 

. Conscience du cadre, déterminé par le temps et le lieu.

. Conscience que l’actant et l’observateur (spectateur) ne sont pas dissociables, au point où l’observateur peut devenir aussi un actant (et inversement), ce qui implique la notion de relation et d’œuvre commune.

· Conscience du lieu architectural, puisque c’est lui qui symbolise l’espace-temps dans sa résolution ; cela implique les notions d’acoustique, de visible (matières, corps) et d’invisible (son) ainsi que de spatialisation des éléments, des actants, des observateurs et du son.

· Conscience de mettre en jeu des temporalités différentes (sons fixés, sons instrumentaux en présence et mise en évidence d’un silence relatif que je nomme locus perpicio).

· Conscience de mettre des points (matériels et/ou humains) dans l’espace en relation entre eux simultanément dans ce même lieu. La relation peut aussi exister en lien vers un lieu extérieur, y compris par une liaison réseau, au-delà des fuseaux horaires.

· Conscience de laisser s‘inviter pleinement les sons et les actes du moment, cela demande d’accueillir ces bruits-sons, les gestes ambiants dont chacun et chaque chose est acteur dans un silence relatif, cela peut impliquer également l’improvisation musicale ou théâtrale, la notion d’aléatoire.

· Conscience de créer un égrégore portant une intention avec l’ensemble des personnes, dont la résolution apparaît dans un présent renouvelé (l’observation des synchronicités en est une forme).

· Conscience de proposer un cadre pour délimiter le temps de l’observation intuitive de façon précise afin de mettre en jeu et en surprise les perceptions sensitives.
. Conscience de proposer une liberté d’action et de posture autant que des chemins inconnus aux observateurs et aux actants.

· Conscience de cette frontière mouvante entre ce qui est de l’ordre de la représentation de « l ‘Œuvre en construction » vers l’œuvre apparemment réalisée et ce qui est de l’ordre de la conscience enfin de vivre en permanence une œuvre d’art dans nos vies. 

Le principe de kairotopie ouvre la voie vers la Gnose 

Notre attention étant le plus souvent défaillante, à cause d'une difficulté à maintenir notre propre concentration, la conscience intuitive de cette loi des causes et des effets ne nous permet pas d’accéder de manière permanente mais seulement parcellaire à cet état de compréhension de notre univers ainsi qu’à cette connaissance entière et profonde : la Gnose, concept ancien de la philosophie spiritualiste qui affirme que le salut de l’âme passe par une connaissance sous forme expérimentale ou sous forme de révélation directe de la divinité, et donc que celui-ci passe par une connaissance de soi. L’idée que nous pourrons atteindre cette connaissance « profonde » du divin permettant la connaissance de Dieu par l’approche de son soi intime, donne à penser qu’il s’agit d’un regard introspectif (dont fait état dans ses « confessions » Saint Augustin) mais que la connaissance passe également par ses sens perceptifs et sont donc orientés vers les phénomènes extérieurs à soi. 

Parmi les sens, celui de l’ouïe, met en jeu « bien entendu », l’univers sonore ; nous pouvons supposer que le lien perçu en conscience des phénomènes dont les effets sous formes de tuilages, de réponses, d’alliages subtils de timbres, d’apparitions soudaines (effractions) etc. sont une porte d’entrée vers la Gnose

Du point de vue de la compréhension de l’univers sonore, les synchronicités sont plus facilement appréhendables dans les mots : nous avons tous plus ou moins entendu à une terrasse de café, une table voisine d’où s’échappait une série de mots identiques à notre propre conversation de l’instant. Ce qui est sémantique c’est à dire de l’ordre de la compréhension du sens des mots est souvent plus clair que ce qui est de l’ordre de la sémiotique (compréhension des codes), donnée quant à elle dans ce cas par un univers sonore non verbal.

Cependant, il faut préciser que l’exemple d’un son reconnaissable et identifiable peut rentrer dans le cadre de cette hypothèse dans un cas plus facilement identifiable, je veux parler de celui de l’audition d’une mélodie précise ou de la perception d’un objet sonore particulier ; il y a peu de temps, j’envoyais des E-mails au conservatoire depuis mon ordinateur portable ; après avoir lu celui de Terry Riley qui répondait au mien, je me suis mis à écrire à la pianiste Nathalie Negro pour lui parler des projets que nous menons au conservatoire autour de la pièce « In C ». J’entendis un élève acheter une barre chocolatée sur un distributeur à côté de moi dont la machine émettait très clairement deux notes et un rythme identique à la première cellule de la fameuse pièce de Terry Riley : une tierce majeure appogiaturée, jouée en boucle.

 

La kairotopie permet et incite l’observateur à se placer dans une posture réceptive, dans l’accueil des événements qui transforme cette disposition en écoute active et ceci, par une intention méditative : lors d’une méditation, c’est à dire une tentative de rentrer en conscience dans une perception fine de son intériorité ou de son extériorité dans le but d’atteindre cette Gnose, nous avons à faire dans le Zen selon Maître Deschimaru à trois états distincts que l’on peut clairement observer en soi-même sanran (excitation des pensées), kontin (endormissement), voie du milieu (silence subjectif - éveil). Le concept de kairotopie intègre pleinement ces phénomènes.

Il s’agit, pour le compositeur de tirer le matériel depuis ce qui est perçu du lieu précisément, s’il s’agit de colorer par l’instrumental les sons concrets depuis l’enregistrement d’un lieu jusqu’au choix des échelles de tons formant des modes ou alors, d’anticiper, d’imaginer un univers instrumental se fondant dans un lieu à habiter ; tout cela positionne l’instrumental dans un plan d’égalité avec l’univers sonore général pour en révéler, en souligner les axes forts, les mettre dans une évidence perceptive suffisamment claire et ouvrir ainsi la voie vers la Gnose sans qu’il y ait non plus de hiérarchisation possible entre les tons et les sons dont nous ne pouvons déterminer les hauteurs : autrement dit, il n’y a pas de différence entre ce qui est de l’ordre du bruit avec ce qui est de l’ordre du « musical » (notion purement culturelle). 

Ainsi, pourrait-on s’inviter soi-même, inviter l’autre à chaque instant à considérer notre/sa journée comme des instants kairotopiques dont nous pourrions choisir les multiples cadres, et que ceux-ci soient susceptibles de nous amener vers un éveil graduel ?
 En sortant dans la rue, par notre observation en conscience ou dès maintenant ? 

 

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