newsletter #15

« L’acoustique d’un espace imprime également sa volumétrie dans la mémoire. L’évocation d’un lieu, même envisagée sous le seul plan sonore, sera aussi donc synesthésique ». Jean-François Augoyard, Henri Torgue, « A l’écoute de l’environnement ». Parenthèses, 1995

Le printemps s’annonce enfin... les quelques mois à venir seront riches en création et transmission... L’ensemble Yin continue de travailler sur le programme qui sera donné au cinéma Jean Renoir de Martigues le 7 juin (attention, la date a été déplacée !) autour de trois oeuvres : Sonatine pour violoncelle et piano de Uzong ChoeAl uzza pour piano et percussion de Dominique Lemaître et  Para-dogme pour violoncelle, piano, percussion et électroacoustique que je suis en train d’écrire ; j’essaie de pousser là, un peu plus loin cette idée « d’archétypes sonores » en faisant cohabiter des éléments très variés entre eux. La seconde partie de la soirée sera consacrée à l’habillage musical que nous ferons sur le film « Les saisons » de Artavazd Pelechian.

Le 15 mars, le duo Cantilène reprendra « 3 danses » (toujours au cinéma Jean Renoir) créé en février ; la seconde partie «  mariera »  la musique de Brahms avec le dictateur de Charlie Chaplin.

Le 12 mars à 17h00 à Marseille, j’aurai le plaisir de faire une conférence sur la kairotopie au centre d’étude psychique, philosophique et culturelle de Marseille.

Le 14 avril, nous offrirons avec les jeunes musiciens et danseurs du conservatoire de Martigues une version spatialisée de l’oeuvre« in C » de Terry Riley que je dirigerai dans l’amphithéâtre du conservatoire.

La reprise de la pièce « Iki » à New york par la flûtiste Linda Wetherill reste à préciser pour ce qui est de la date ; cette pièce récente a été créée en janvier à Paris par François Veilhan.

Enfin, un petit rappel pour deux concerts à venir : « 3 postludes d’après Monteverdi » par la guitariste Isabelle Chomet au Manoir d’Etainnemare (Normandie) le 13 mai.

« Signatures II » pour alto et percussion à Paris parmi un programme de créations par Claire Merlet et Alain Huteau, « AllWays » le 18 mai à l’Atelier du Plateau (Buttes Chaumont).

    
                                     ensemble Yin, répétition

 

                     
Ébauches de « Para-dogme » 
                   Direction de la musique de Terry Riley, conservatoire de Martigues

 

Blog : Causerie 2


 

Mes yeux passaient en permanence au delà de l’encadrement des fenêtres des classes

Et les voix et les corps se hasardaient dans le coin flou d’un angle mort

J’ai vu tant de choses au dehors que j’ai senti tout à coup

Que j’avais des ailes

J’ai croqué mes propres nécessités de création, mes propres méthodes, mes propres règles dans mon propre royaume et j’essaie de comprendre un peu plus chaque jour que j’en suis le souverain.

Dans ce que l’on s’impose à soi, il y a toujours un besoin de vouloir rétablir un cadre, une norme propre en référence à un modèle que j’identifie de la façon qui me paraît la plus juste, un modèle à rejeter ou encore avec lequel il est possible de coexister, délicatement et pacifiquement.

En devenant sage, je devrais marier cette justesse à un référent de nécessité introspective et non à une forme de représentation extérieure.

Alors, il faut inventer ou subir sa norme, la conscientiser ou la souffrir selon ses choix ou ses non-choix. Le cadre permet l’observation, il permet la synthèse, il permet de se trouver face à ses décisions car il est inclusif et exclusif simultanément, c’est là tout son paradoxe ; faire des choix c’est rejeter ; rejeter c’est choisir.

J’ai posé dix objets ou moins tout au fond de mon sac

Ce sont parfois toujours les mêmes

Mais je ne  retrouve jamais celui dont j’ai besoin

Du premier coup d’œil

L’équilibre réalisé dans ces choix plus ou moins conscients permettant d’élaborer notre cadre, agit comme un référentiel social, un véhicule conceptuel ; il nous positionne par rapport aux innombrables cadres individuels que nous croisons ; et ces éléments nouveaux, reconnus, découverts, acceptés ou rejetés dans les cadres des autres - certainement par peur ou par goût de la nouveauté - bougent en permanence en nous la géométrie de notre armature autant que son contenu.

 

J’ai laissé tomber une pierre de lune sur le chemin

Tu l’as ramassé tu as soufflé dessus puis mise dans ma main

Alors j’ai oublié

Que je l’avais fait pour ça

 

Il est très à la mode le fameux « lâcher prise » dont on nous rabâche les oreilles sans qu’on en effleure pourtant le véritable sens : concept venant du bouddhisme Zen et dont la nature peut se retrouver dans le mot japonais mushotoku et que l’on pourrait traduire par « sans but ni profit », principe permettant au « non-manifesté » d’exister dans le « manifesté » et réciproquement.

Shiki soku ze ku – Ku soku ze shiki : le phénomène contient la vacuité, la vacuité contient le phénomène.

Dans son sens occidental, le terme « lâcher prise » apparaît comme une pensée dévoyée en mal d’exotisme ; elle parvient par ignorance et dans une forme superficielle de ce qu’elle propose, à remplir le « rien » par l’action de la recherche du « rien », ce qui au final n’est plus du tout le « rien » mais un produit conceptuel plein de l’idée du « rien » ; le concept définissant l’absence du cadre référentiel comme essence s’enferme tout seul dans sa propre notion et recrée un nouveau cadre ; émerge alors une notion d’infini, peut-être seule chose digne d’intérêt ; mais comment nommer ce qu’il ne faut pas nommer, voilà le koan.

Familière sensation de passage

Je reconnais la couleur de ton souffre

Je t’appelle comment

Dis moi 

Je le cherche

Mais c’est inutile

Dis moi

La confrontation des cadres oblige donc nos formations mentales à changer la géométrie de ses contenus propres. Cette porosité permise, cet accueil ou ces intrusions sont pourtant propres à chacun, dépendants que nous sommes envers nos mémoires, éducation et expérience, nous faisons face à l’interaction, à la juxtaposition de notre cadre avec celui des autres.

Le ciel cette nuit là fourmillait de projections incandescentes 

Improbables soleils qui venaient de nulle part

Et repartaient vers un ailleurs

Soudaines traversées magnétiques

Le ciel seulement

Seulement quand je le regardais

Le simple fait que l’humain ne puisse appréhender la notion d’Infini révèle la puissante prégnance de la nécessité vitale du cadre. (S’)incarner c’est confronter notre cadre en le cabossant souvent tandis que la finitude que nous impose notre corps dans sa matière autant que dans sa pérennité est formalisée, conceptualisée dans la notion de contenant, c’est à dire d’enveloppe charnelle ; énergie densifiée soumise à la gravité, le véhicule de poussière.

J’ai essayé d’appuyer longtemps sur le déclencheur de l’appareil

Longtemps au bon moment pour y graver un geste

Et je n’y suis jamais arrivé

Parce que le bon moment était là

Tout le temps

Le temps passe, je saisis mieux chaque jour le chemin de ma création, de ce qui coule en moi, le chemin de mes états... le moment vers « l’Un fini », et plus que cela, je commence à entrevoir dans les instants, les saveurs abyssales de cette focale.

Parfois les choses m’échappent et me fuient, ou plutôt, je n’en saisis pas au premier abord tous les sens, comme s’il fallait d’ailleurs dès le premier instant avoir une maitrise intégrale des paramètres et des formes.

Une once de colère et de désir inassouvi veut parfois calibrer, évaluer les objets pour ne pas sentir qu’ils nous échappent – n’est ce pas cela qu’on nous apprend très tôt : cliver, peser, comparer afin de remplir et vêtir au mieux notre cadre ?

Et puis à l’évidence, je dois me laisser traverser par des neutrinos sans vouloir en décortiquer l’origine, venant de méandres lointains, en météores insoupçonnées et fulgurantes par nature, je pense ne pas avoir le choix alors que je suis de nouveau et perpétuellement soumis à un infini de possibles.

Alors, par habitude, je finis par faire rentrer tous les nouveaux objets, une fois de plus, dans le portrait en palimpseste de mon nouveau cadre.

Un jour

Entre Marseille et Palerme

J’ai vécu dans le ciel

Les moments les plus intenses à ressentir, ceux dont on pourrait extraire une sorte de substrat de l’art de vivre, de la joie, de l’Amour, sont-ils toujours ceux qui sont entre les choses, entre ces bouts de temps parfaitement identifiables, qui existeraient dans un temps autre que linéaire ? Ou peut-être sont-ce les choses elles mêmes, qui sont formalisées et dans lesquelles nous avons pour mission de (re)trouver l’essence ? Ces moments échapperaient-ils au cadre du moment ?

Si nous nous souhaitons sages, nous tentons de nous libérer de tous les systèmes de pensée et de jugement, et en étant attentifs à tous nos multiples états intérieurs, pour que nous parvenions sûrement à toucher un principe alchimique, celui de la transformation et du mouvement est le principe de l’existence même.

La grotte est froide mais elle me plait avec son goutte à goutte en sablier

Perles du temps d’avant

D’avant l’été 

Alors, se laisser conduire sans rien invoquer, dans des souterrains et labyrinthes dont on croit ne jamais pouvoir s’extraire, puis, finalement remonter d’une espèce de « salle du chapitre » ; marchant vers le jour, grandit du corps et de l’âme, se baigner nu dans la lumière.

Pousser comme le lotus depuis la boue vers le soleil et transcender toutes les figures imposées, il semble que telle en soit la raison.

Un peu brumeux

Un peu flou

Un peu trop

A mes yeux

Le temps passe et nous pouvons toucher cette « non-alternative » : ne pas pardonner est un empêchement ; l’empêchement de transmuter, d’accueillir les flux, de les laisser nous pénétrer, car de nos jugements et de notre incapacité à accéder à un profond pardon se compose aussi le cadre.

Parfois je me surprends à vouloir apprivoiser le pardon, rentrant dans cet état nouveau qui serait l’absence d’état, un serpent qui se mord la queue.

Le pardon de soi-même, le plus délicat à accomplir se transforme en pardon total ; il est en fait de même nature, plus encore, nous pouvons sentir que le pardon de nous même est un socle au pardon vers les autres ; et surtout que le pardon est au delà des formes, car il ne la conceptualise plus – mushotoku – seul accès à l’absence du cadre, seule clef pour ouvrir la prison de l'invisible.

Et le cadre des mots

N’est pas cette page

Mais le temps de les dire

 

En écoute : Musique pour la cité radieuse

Pièce pour guitare interprétée par mes soins en 2014, spécialement écrite pour le « jardin d’hiver » de la cité radieuse (Le Corbusier) à Marseille, lorsque j’y vivais.
On y entend la résonance de cet espace lumineux... L’écriture est dans la lignée de plusieurs pièces écrites à cette période ; une écriture en « constellation », privilégiant l’ordre aléatoire des éléments dans la résonance.

 

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