Les anecdotiques : Silent Way

Pierre tombale du compositeur Alfred Schnittke

Parfois, le silence fait peur car dans celui-ci, tout peut surgir, tout peut se produire, les êtres sensibles que nous sommes le fuient souvent en comblant, en rompant par la parole et l’action ce silence que l’on attribue au rien acoustique et à son autre forme, l’absence d’une action attendue ; car le silence n’existe que par l’attente d’un événement, en dehors de cela il est autre chose, pas seulement vacuité, il contient en permanence les potentialités du bruit comme le bruit contient celui du silence : Bruit et Silence sont des paramètres indissociables.

Nos rapports variés au silence, surtout dans notre monde occidental prennent divers aspects : par exemple, si je n’ai plus de nouvelles de l’être aimé ou d’un proche, mon esprit s’emparera vite de tous les possibles, toutes les craintes sont susceptibles d’habiter ce silence de l’action qui peut être en lui-même source d’angoisse. Nous le meublerons de projections qui tournoient dans la tête et à l’image de l’expérience quantique du chat de Schrödinger, nous anticiperons des potentialités multiples.

Cependant, il arrive parfois au moment de la fin d’une pièce musicale en concert, si celle-ci a été marquante, que le public mette un laps de temps relativement long à applaudir ; ce temps de vide empli de la puissance évocatrice de l’oeuvre, de la résonnance directe du musical, se déguste encore un peu dans ce vide qui suit, c'est un silence habité en quelque sorte.

Nous pouvons penser que les applaudissements qui arrivent alors ne font pas que remercier les artistes ou exprimer une forme de jubilation mais qu’ ils comblent aussi parfois la peur du rien, celle de nous laisser seul avec nous-même tandis que cette atmosphère teintée de nos émotions enfouies vient de refaire surface, réactivée par l’œuvre. L’applaudissement en langue des signes reste alors silencieux en terme de décibels mais dans le même principe, ne l'est peut-être pas en terme d’action.

L’interprétation d’un silence de groupe, si nous prenons le cas de la pièce 4’33 de John Cage peut prendre des formes différentes qui ne seront pas forcément méditatives et sereines car dans notre inconscient collectif elle peut faire référence à cette « minute de silence », synonyme de tristesse et de mort entrainant avec elle son propre tabou ; à l’inverse, le remplissage, l’exubérance du bruit symbolise-t-il une forme de joie, de compensation en réaction à cette peur du silence ?

Mais le silence agit comme un révélateur ou un non-révélateur des sons qui ont toujours été mais que nous n’avons pas mis en relief et en évidence.

·      Au conservatoire, je faisais travailler la pièce espaces 1 écrite pour huit percussionnistes, cette pièce comporte de longues plages de silences amenées de façons variées - Tout le long de la répétition, les silences étaient remplis de rires nerveux et de fous-rires d'élèves.

·      J’ai fait répéter au conservatoire "V", duo pour deux clarinettes dos à dos. Il comprend une grande pause de plusieurs secondes amenée par un fort crescendo - Une des clarinettistes, qui paraissait inquiète me dit lors de la répétition : « Que vont penser les personnes du public, que vont- ils croire ? »

·      A l’issu d’un travail en petit groupe au conservatoire, nous avons joué 4’33 avec un groupe de jeunes musiciens : à la fin de la pièce un clarinettiste dit : « déjà ?! » et un guitariste : « c’était long ! »

·      Dans le hall d’entrée, lors de la restitution d’un groupe que j’ai fait travailler à la maison des jeunes et de la culture autour d’une pièce à forme ouverte qui intégrait et amenait de longues plages de silence, le public a dit à la fin des trois mouvements : « C’est incroyable, je n’avais jamais remarqué le tic-tac de l’horloge dans ce hall !" et encore : « Oh, je n’avais jamais remarqué qu’il y avait une horloge ! »

·      Lors de la première de Streams breaking Silence, en dirigeant l’ensemble Yin, j'ai condensé les longs instants de silence ; leur durée était sensée s’approcher de celle des parties instrumentales et des flux audios qui arrivaint en temps réel. Cependant, elles me semblaient s’étirer… Etait-ce ma propre peur du rien ou plutôt, la peur d’ennuyer l’audience pourtant particulièrement préparée au préalable à accueillir ce silence ? Le public un peu dérangé par mon empressement dira à l’issu de l’œuvre que les silences, une bonne vingtaine dans la performance et dont certains dépassaient largement la minute étaient particulièrement courts… trop courts… Le lendemain, j'ai décidé de donner à ces silences toute leur valeur.

·      Je faisais visiter l’abbaye du Thoronet à mon ami compositeur Uzong Choe et à Gyonginn Kim, la costumière de Ti Quan. Durant cette heure et demie, mes deux amis coréens ne dirent aucun mot en se déplaçant d’une pièce à l’autre. Nous avons cheminé dans un tel silence qu’il me vint rapidement l’idée un peu dérangeante que ma proposition de déambulation dans une abbaye cistercienne était peut-être tout compte fait inopportune - Une fois sortis de l’abbaye nous échangeâmes ensemble autour d’une bière, des mots d’un enthousiasme et d’une profondeur incroyables sur ce qu’ils venaient de vivre si intensément.

·      Lors de l’émission de radio à Paris pour la nuit blanche de « bien entendu », je me suis installé autour de la table pour une interview avec David Jisse et Anne Montaron. La musique a été lancée mais c’était une erreur, ce n’était pas une de mes pièces mais une autre musique… Cependant les auditeurs me diront plus tard que ces 20 secondes d’erreur ont été remplacé à l’antenne, pourtant en direct, par 20 secondes de silence ; et une proche de me dire qu’elle a pensé à cet instant : « ah, il n’y a que du silence, oui c’est bien Philippe qui va parler… »

·      Le moine Bouddhiste Maitre Deschimaru a été invité dans les années soixante-dix pour faire une conférence sur le zen. Thématique simple de la conférence : « Qu’est-ce que le zen » ? - Il s’est installé dans la posture de zazen tout le long et n’a jamais rien dit.

·     Dans le TGV en revenant de Paris, mes deux voisines, Russes semble-t-il, assises en face de moi parlaient très fort. Un contrôleur est arrivé pour leur préciser qu’elles étaient installées dans un wagon « id-zen » dédié au calme et à la tranquillité et qu’elle devaient respecter le silence - Elles ont acquiescé et se sont mises à chuchoter aussi fortement que le son de leur voix deux minutes auparavant.

 

Contact