Le mystère de la chambre sourde : L’expérience du silence

Pour entendre le coucou

J’ai embaumé mes oreilles

D’encens purificateur

(Basho).

 

J’avais demandé il y a quelques temps à Jean-Claude Risset de pouvoir visiter la chambre sourde aussi appelée « Chambre anéchoïque », au CNRS de Marseille (laboratoire de mécanique et d’acoustique).

Ce fut donc le cas hier.

Une chambre anéchoïque (ou chambre sourde) est une salle d'expérimentation dont les parois absorbent les ondes sonores, ce qui ne produit donc aucun écho.

L’expérience de John Cage dans une chambre anéchoïque est connue. Cage a alors réalisé que le silence total n’existait pas, ce fut une des expériences parmi d’autres (philosophiques, physique, spirituelle) qui l’a conduit à l’écriture de 4’33’’.

Dans une chambre sourde, le silence est quasi parfait et l’idée que cela allait être la première fois de ma vie où je pourrais enfin « entendre un silence total", avait longtemps éveillé ma curiosité.

En effet, depuis la formation de notre corps in utéro, nous n’avons cessé d’entendre de façon plus ou moins consciente les sons qui nous environnent, l’oreille se formant dès l’âge de 4 mois. Cela paraît une évidence mais le fait que l’organe ne contient pas de paupière n’est pas anodin ; il est aussi actif la nuit, certainement pour des raisons primitives : il fallait que même dans un état de sommeil, ce sens puisse être actif en permanence pour alerter le reste de notre corps en cas de danger.

La chambre sourde est un premier vrai silence mais qui va à l’encontre de nos fonctions naturelles ; il s’agit donc d’expérimenter un état inverse à celui qui est naturel pour en révéler la fonction première.

J’avais lu ou entendu quelques témoignages de rares personnes qui ont pu pénétrer dans une telle chambre ; parfois celles-ci relataient leur angoisse de cet absence soudaine de son, renvoyant notre subconscient à une sensation de mort, de néant, de vide total, accentué parfois par le fait qu’on avait aussi éteint la lumière…

Devant la porte j’ai senti une petite appréhension naitre en moi, l’ingénieur n’oubliant pas de me préciser qu’il était déconseillé de travailler plus de quatre heures à l’intérieur de la pièce car le cerveau, habitué depuis toujours à fonctionner dans un univers sonore réfléchissant, ne « saisissait plus » ce nouveau et soudain paramètre ; il s’ensuivait alors une fatigue générale, une forme de lutte du corps pour accéder à tout prix à une information sonore, information liée primitivement à notre instinct de survie. Nous nous sommes donc approchés de la première chambre anéchoïque (il y en avait trois en tout) ; l’ingénieur me précisa devant la porte épaisse et lourde qu’il fallait faire attention à l’ouverture potentiellement dangereuse car il pouvait y avoir un appel d’air conséquent. Il manipula quelques voyants lumineux faisant penser de loin à ceux du vaisseau « Enterprise » et nous sommes enfin entrés.

Plus aucun son… seulement la voix de mon interlocuteur quand il me parlait le visage bien en face du mien. Sans aucune réverbération, les phonèmes étaient particulièrement distincts ; lorsqu’il se tournait, cela devenait plus délicat dans ma perception, mon oreille essayait d’aller chercher ses mots.

Lors de moments sans son de voix, je lui ai fait part de la perception que j’avais d’un son lointain, assez grave, en évoquant celui d’une gaine électrique ; peut-être était-ce en lien avec les spots lumineux de la salle ? Il me précisa qu’il ne s’agissait en aucune façon d’électricité mais du son de ma propre circulation sanguine.

En effet, dans les moments de silence, sans mot, je me suis mis subitement à entendre très distinctement les sons de l’intérieur de mon corps, ma respiration allant et venant doucement, des bruits de gargouillis n’étant masqués par aucuns sons extérieurs prenaient des allures aux contours parfaitement distincts et puis, cet incroyable silence du lieu m’invitant à une écoute intérieure car je ne pouvais appréhender que cela, mon intériorité !

A l’inverse des témoignages angoissés de l’expérience, j’ai ressenti un profond sentiment de paix, de calme et de sérénité ; je pense qu’en éteignant la lumière, cette sensation de rentrer dans un tombeau ne m’aurait pas plus angoissé ; mais je m’avance un peu peut-être…

Lorsque notre attention ne peut plus se porter sur l’extérieur et qu’elle est obligée de se centrer vers l’intérieur de sa matière corporelle, elle révèle certainement un état de nous-même, agit peut-être comme un baromètre, une jauge de la place que nous nous accordons dans l’univers, l’endroit où nous plaçons notre conscience. Elle laisse surgir la peur où la paix selon ce que nous nous autorisons à vivre.

Nous sommes sortis, les sons si subtils du couloir sont apparus comme en relief. Je ne pu m’empêcher de penser à ces quinze jours que j’avais passé dans l’appartement de Vasarely dans la fondation à Aix en Provence. Les peintures intérieures étaient grises ou noires (celui-ci était gris) ; c’était pour Vasarely une façon de « neutraliser » en lui sa perception de la couleur afind d'être plus réceptifs à ses énergies lorsqu’il travaillait avec les nuances. En effet, à la sortie de l’appartement après une soirée et une nuit, les couleurs, les lumières et les formes paraissaient avoir gagné en force, en relief et en énergie.

Cette sensation entre le silence et l’arrivée des sons à ma conscience donnaient la mesure de la naissance et de la correspondance fine des phénomènes sonores comme jamais je n'avais connu.

De leur naissance en un sens, de leur mort dans l’autre sens, leur existence ou non-existence n’est pas liée à leur production mais à la perception singulière que nous en avons, l’endroit où nous plaçons  la conscience que nous avons de ces phénomènes et ensuite de la correspondance et du sens que nous leur donnant dans l’espace temporel et physique.
 

« Les objets, les couleurs, les sons, les vibrations existent indépendamment de nous dans tout l’univers pour tout le monde. Et pourtant, la couleur de la fleur, le son de la cloche n’existent que par mes yeux et mes oreilles » Maitre Deschimaru.

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