Du silence et de la sculpture de l’espace-temps

Me dirigeant vers Paris, j’ai pris soin d’emporter un livre à lire dans le train ; il s’agissait de « l’éloge du silence » de Marc de Smedt.

J’avais déjà lu ce livre, aussi, j’ai pris l’objet comme j’aime le faire parfois : Passer d’un chapitre à l’autre, d’un paragraphe à l’autre de façon quasi aléatoire.

Je me suis subitement arrêté sur une petite partie dont les phrases ont immédiatement fait résonnance ; il s’agissait de la description d’un lieu Parisien peu fréquenté au regard des grands points stratégiques culturels et touristiques : l’auteur y parlait du musée de Cluny et de la fameuse « Dame à la licorne ». Là, dans ce musée construit sur des anciens thermes Romains, existe un espace central aux salles environnantes dont le silence est d’une profondeur incroyable, un silence de matière, presque palpable en quelque sorte. C’est du moins ce que Marc de Smedt décrivait dans son ouvrage.

Ayant pour habitude de suivre les signes observés tout au long de ma journée en me disant que ceux-ci sont un message clair de mes actions à entreprendre, j’ai décidé que je me rendrai dans ce musée dès le lendemain.

En effet, une fois arrivé dans ce lieu, la sensation fut tout à fait conforme à celle décrite dans le livre : La lumière qui pénétrait subtilement par les ouvertures du plafond mettait à jour ce silence profond et chargé d’une incroyable intensité vibratoire.

Le moindre son intervenait dans ce silence, le bruit d’un pas, le son de la tension électrique dans l’installation des lumières, ma respiration même était alors plus évidente ; avec en plus de cela, ce sentiment de parfaite interaction des sons les uns par rapport aux autres ; leur arrivée en surprise toujours était pourtant d’une justesse parfaite comme s’il s’agissait d’une partition écrite au préalable. Ce qui est étonnant c’est qu’au même moment ou notre conscience appréhende ces sons et les met à jour, si nous avons réalisé un lâcher prise total avec nos tracas et préoccupations quotidiens dans ces instants, notre conscience donc, accueille tout événement en lui attribuant alors sa place naturelle.

Lorsque à priori, nous ne percevons aucun son notable, le silence même paraît une matière qui habite l’espace et agit presque comme une matrice des événements sonores qui se mettent à jour.

Chacun a pu une fois au moins palper cette épaisseur de silence dont les sons en habitent les interstices ; la question qui apparaît est l’origine de la provenance de ces sons puisqu’ils paraissent naitre depuis nulle part ou plutôt, de cette matière de silence.

Qui fait naitre ces sons subtils ? Comment interagissent-ils les uns avec les autres ? Ou repartent-ils ? Que racontent-ils ? Et surtout pourquoi avons nous cette sensation de profonde justesse lors de leur intervention ?

Ces questions ne sont bien sur pas détachées de notre perception singulière du monde sonore, nous sculptons par notre écoute ce même monde ; chacun aura une attitude réceptive différente qui pour lui, tendra à être la plus juste possible. Il n’y a donc pas un point de vue unique mais « des écoutes » propres à chacun.

Il en va de même pour notre production sonore : Quelles sont les motivations profondes qui poussent à produire un son ou une série de son à cet instant I et pas à un autre ?

Cela rejoint la notion de l’Intention : Qu’est ce qui habite un son et sur un point de vue plus général, puisque ces sons sculptent le silence, qu’est ce qui habite la matière du silence ?

Cette question de l’Intention n’est pas superficielle et demande vraiment qu’on se penche sur elle ; elle décline un ensemble de notions à approfondir afin d’être sincère avec soi même lorsqu’on produit un son au sein même de ce silence :

-       Est-ce que je produis un cliché, une phrase toute faite ? Dans ce cas, pourquoi ?

-       Est-ce que je réponds à une nécessité de donner du son pour donner du son ? Dans ce cas, pourquoi ? Pour qui ?

-       Est-ce que je raconte, j’exprime réellement quelque chose ? Une émotion profonde ?

Une partie intime de moi ? Sinon, qu’est ce que je ne veux pas exprimer à moi même, aux autres ?

-       Comment j’écoute les autres ? Comment je leur réponds ? Qu’est ce que je partage

réellement avec eux ?

-   Pourquoi le silence fait-il peur ? Pourquoi ai-je envie (ou pas) de le remplir ? Est-ce que je bavarde trop ? Pas assez ? Qu’est-ce que trop ou pas assez ?

C’est à ces questions sur notre façon de sculpter le silence qu’il faut répondre sans fard, en regardant pleinement notre façon d’interagir avec l’univers sonore. Notre monde quotidien n’est il pas aussi un univers sonore ?

Ce n’est pas une vue de l’esprit, une attitude mentale mais la réponse doit arriver depuis le fond de nous même car elle ne concerne pas seulement notre attitude de musicien mais aussi tout notre comportement dans notre production sonore, celle-là même qui nous engage dans la société : Ce que je produis depuis ce que j’écoute ne comporte pas de frontière entre mon attitude musicale et mon attitude sociale. Dans le cas contraire, pouvons nous nous poser la question de savoir ce qui justifierait cette frontière ?

La notion de l’interprétation et de l’improvisation doit également être observée ; l’approche musicale de ces notions n’est il pas une porte d’entrée à notre comportement social et plus généralement de l’humain au sein de sa planète ?

Ces notions s’apparentent aux poids de nos mémoires ; quelle est la part de mémoires dans nos productions, quelle est la part de créativité pure ? La production liée à la mémoire peut – elle être habitée des mêmes intentions ou est-elle soumise à une addiction à l’habitude qui entraverait notre nature profonde qui souhaite s’exprimer ?

Au cœur du silence peuvent arriver des mots dont la force de suggestion et d’évocation est puissante, c’est le cas des haïkus dont la production sonore répond à sa façon à toutes ces questions.

 

Affalé au sol

le cerf-volant

était sans âme

Kubonta (Haïku de Printemps)

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