De la perception : Vasarely, Garouste, Tati : gommer la frontière entre l’écoute et la représentation

Voici un article datant de quelques années sur les notions de perception du onlooker.

Gérard Garouste - La mouche

Impliquer l’audience (mot préférable au terme « public »), même si la nature de l’observation est visuelle ou kinesthésique, est une priorité, une finalité qu’il est souhaitable de donner à l’œuvre.
 Dans le monde de la con-sommation où est distillé insidieusement l’empêchement de penser et d’autonomie des perceptions, encore une fois, dans une totale inconscience du public, ici le mot est approprié, la question réside en un « pourquoi ».

Dans quel but utopique voulons nous impliquer l’audience par ses sens au sein de l’œuvre ?

Chez Vasarely, cela paraît un jeu d’enfant : formes géométriques variées et souvent vivement colorées ; il y a plusieurs façon d’observer les œuvres : la première qui apparait clairement est l’invitation que nous avons à bouger, souvent de plusieurs mètres, pour que la proposition se mette en mouvement à son tour alors qu’elle est « apparemment » restée immobile sur le mur.

Soudain, tout devient mouvant : les formes s’allongent, se contractent, s’éloignent... Dans un second principe, c’est l’observateur qui reste devant une autre sorte de proposition, une Gestalt (c’est d’ailleurs ce nom qu’il donne à cette série) : nous constatons que notre cerveau, avec l’effort qu’on lui propose spontanément, organise l’objet dans un endroit ou dans un envers, dans un plein comme dans un vide.

Œuvre cinétique par excellence, Vasarely pousse la voie ouverte par Duchamp encore plus loin.
 Incroyable mise en évidence du pouvoir créatif que nous possédons, incroyable sensation de faire vivre une œuvre qui devient plus vivante qu’une nature morte (c’est une « Lapalissade », mais l’objet non-figuratif s’anime alors que le principe d’une nature morte est de rester figée dans sa décomposition).

Que raconte Vasarely ?

Il ouvre une conscience perceptive de taille, par le corps et par notre positionnement physique et mentale face à l’objet.

Le travail développe l’idée de la cellule multipliable à l’infini et du focus en rapport à notre point de vue ; Vasarely révèle l’impermanence de ce même point de vue, l’impermanence et la non-cristallisation de l’œuvre.
 Cela renvoie directement à ce que nous sommes dans l’instant précis de notre contemplation. Nous saisissons que chacun observe un objet différent à l’endroit où il est.

Mieux qu’un cours de science physique, n’est ce pas ici de la physique quantique que nous expérimentons en conscience ?

Chacun observe un monde de son endroit choisi, de son univers singulier.
 Au delà de ce travail sur nos perceptions, il s’agit de la notion d’œuvre ouverte dont Umberto Ecco aurait même pu augmenter son ouvrage en y parlant de l’art Cinétique que Vasarely pousse si loin, lui qui nous fait le cadeau de cette compréhension intime : l’essence n’est pas dans l’objet observé mais dans ce qu’il donne à voir ou pour être plus précis, dans ce qu’il nous permet d’ouvrir de nos singulières perceptions.

Pour Garouste, c’est l’artiste lui-même qui propose un lieu de la toile à mettre en conscience, à observer plus finement. Une main, un objet, un élément est transformé dans ses proportions ; le focus attire naturellement le regard, nous n’avons ici pas nécessairement une grande utilité à bouger notre corps ni à solliciter notre cerveau mais à laisser œuvrer notre imaginaire é-mouvant, à la place de notre mental ; laissons lui (notre imaginaire) nous raconter ses histoires.

Garouste propose le mouvement en décomposant les gestes du personnage, là encore, nous ne pouvons nous empêcher de penser à Duchamp mais à celui de la première période avec la série des « nus descendant l’escalier ».
 Ces approches différentes permettant à notre corps, notre mental et notre imaginaire de déployer ses actions, d’interagir avec l’œuvre, nous rendent vivants et autonomes, en nous extirpant de la passivité ambiante et de l’ignorance latente que les vautours du marché becquèteront.

Musicalement, il m’apparaît évident d’abandonner la frontalité ; et cela pour les mêmes raisons.
 Les déconstructions sur plusieurs endroits d’un flot d’éléments de sons entre les différentes parties, usant comme Vasarely et Garouste d’étirements, de symétries comme de dissymétries, de Gestalts sonores, invitent l’auditeur à percevoir une mélodie, un objet éclaté dont les voix déploient le phénomène pour se répartir entre les différents points.

Le focus ou la convergence des éléments pourra se combiner dans des unissons et des soli semblables à des « loupes auditives ».

L’audience, en bougeant, en circulant goute ainsi les différentes facettes de la combinaison de multiples phénomènes sonores, autonomes, nous co-inventons les histoires.

Il me vient toujours cette image de Lully jouant de son bâton pour diriger l’orchestre face au Roi (ne pouvant lui tourner le dos selon les usages) et se donnant un grand coup sur le pied avant d’en terminer de la gangrène... Comme quoi la frontalité peut être dangereuse !...

Pour Tati (et cela autant sur le plan des bandes sons que de la chorégraphie-mise en scène), le principe est assez fascinant : Tati gomme la frontière entre public et artiste, entre extérieur et intérieur ; cela est particulièrement net dans « Playtime » et « Parade ». Il apparait au bout d’un certain temps passé à regarder le film, que l’audience intègre les sons, les mouvements à l’écran comme les objets ordinaires de la vie courante, de notre propre vie.

Les choses semblent insignifiantes mais Tati ne met-il pas le doigt sur la déficience de nos facultés à voir vraiment ? En nous disant que nous pourrions bien mieux observer nos vies, nos mouvements, rire de nous même et sourire des autres ; être attentifs à la vie même qui nous donne un flux impermanent d’informations précieuses.

Alors, la question est : où est l’œuvre dans ce cas ? Qu’est ce qui fait sens ? Véritablement pour le créateur, c’est dans cette capacité de focus, une fois de plus, cette faculté à proposer par des aspects variés une mise en relief de nos univers familiers que chacun pourra s’éveiller un peu plus dans son quotidien plus ou moins étriqué.

Proposer à l’audience ainsi impliquée d’emporter un peu plus chaque fois, la conscience des détails de ces multiples choses invisibles - mais invisibles en apparences seulement.
 Invitons à l’éveil et peut être même au réveil par l’observation fine du présent, délaissant pensées parasites et postures grassement con-sommatrices. Invitations à l’absorbsion mentale, dans le sens méditatif du terme, l’oeuvre ainsi écrite permet de faire exister la proposition artistique en relation avec un Auditeur qui devient acteur principal de la Création. 

Création a Séoul par l'ensemble Timf, août 2015

 
 

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