Composition in process 19 :  « la Gnose »

La kairotopie - mise en évidence perceptive d’un ensemble de phénomènes en un lieu donné - nous incite à nous fondre dans l’univers de ceux-ci pour en capter leur interdépendance ; dans la pensée bouddhiste et la pensée zen en particulier, une loi de causes et d’effets régit notre univers ; la forme de cet univers est déterminée par un cadre. Ce cadre est choisi en conscience par l’observateur ou proposé par un metteur en scène/metteur en son (compositeur) en direction du onlooker (observateur actif). Dans le cas d’une interdépendance observable des phénomènes  Karl Gustav Jung a nommé cette loi de cause à effet : synchronicités.

Je recommande à ce propos les travaux plus récents du physicien  Philippe Guillemant  sur le principe de synchronicité.

Gaston Bachelard – dans « Métaphysique et poésie » dit à ce propos : « Les simultanéités sensibles qui réunissent les parfums, les couleurs et les sons ne font qu’amorcer des simultanéités plus lointaines et plus profondes » ; est-ce là une façon de considérer une voie vers la connaissance ?

Notre attention étant le plus souvent défaillante, à cause d'une difficulté à maintenir notre propre concentration, la conscience intuitive de cette loi des causes et des effets ne nous permet pas d’accéder de manière permanente mais seulement parcellaire à cet état de compréhension de notre univers ainsi qu’à cette connaissance entière et profonde : la Gnose. Concept ancien de la philosophie spiritualiste qui affirme que le salut de l'âme passe par une connaissance sous forme expérimentale ou sous forme de révélation directe de la divinité, et donc que celui-ci passe par une connaissance de soi. L’idée que nous pourrons atteindre cette connaissance « profonde » du divin permettant la connaissance de Dieu par l’approche de son soi intime, donne à penser qu’il s’agit d’un regard introspectif (dont fait état dans « les confessions » Saint Augustin) mais que la connaissance passe également par ses sens perceptifs et sont donc orientés vers les phénomènes extérieurs à soi.

L’être sentant, pensant et agissant est un outil de connaissance de l’univers et il perçoit le monde tel qu’il se perçoit lui-même. Nous connaissons à ce propos la fameuse phrase de Gandhi : « Il faut être le changement que l’on veut voir en ce monde. » Si nous voulons influer sur le monde, il faut nous changer nous-même.

Parmi les sens, celui de l’ouïe, met en jeu bien entendu, l’univers sonore ; nous pouvons supposer que le lien perçu en conscience des phénomènes dont les effets sous formes de tuilages, de réponses, d’alliages subtils de timbres, d’apparitions soudaines (effractions) etc. sont une porte d’entrée vers la Gnose.

Du point de vue de la compréhension de l’univers sonore, les synchronicités sont plus facilement appréhendables dans les mots : nous avons tous plus ou moins entendu à une terrasse de café, une table voisine d’où s’échappait une série de mots identiques à notre propre conversation de l’instant. Ce qui est sémantique c’est à dire de l’ordre de la compréhension du sens des mots est souvent plus clair que ce qui est de l’ordre de la  sémiotique (compréhension des codes), donnée quant à elle dans ce cas par un univers sonore non verbal.

La kairotopie permet et incite l’observateur à se placer dans une posture réceptive, dans l’accueil des événements ; nous pouvons rapprocher cette disposition d’écoute active par une intention méditative : Lors d’une méditation, c’est à dire une tentative de rentrer en conscience dans une perception fine de son intériorité ou de son extériorité dans le but d’atteindre cette Gnose*, nous avons à faire dans le Zen selon Maître Deschimaru à trois états distincts que l’on peut clairement observer en soi-même, il suffit d’en faire l’expérience simplement : un état d’excitation, nommée sanran et dont les pensées sont la cause ; il peut s’agir de pensées « mémoires » ou de pensés « projectives », dans les deux cas elles sont une conséquence de causes et d’effets (émotionnels, préoccupations, désirs etc.)

Dès le moment où nous prenons conscience du fait que nous « sommes pensés », nous parvenons à recentrer notre attention sur nos perceptions directes, par nos sens, nous ne nous attachons plus à nos pensées, nous les observons en tant que telles, nous nous recentrons sur l’instant qui est par nature impermanent, et pour citer de nouveau Bachelard dans « L’intuition de l’instant » : « …s’exercer à la méditation de l’Instant, on se rend compte que le présent ne passe pas, car on ne quitte un Instant que pour en retrouver un autre… » Dans le Zen cet état peut amener à ce qui est appelé « kontin », un assoupissement.

Enfin, il y a une troisième voie qui est cette fameuse voie du «  juste milieu » dans la pensée bouddhiste et qui mène au satori (éveil). Elle apparaît par l’expérimentation de l’alternance des deux autres (sanran et kontin). Cette troisième voie est absence de phénomène, elle est vacuité pure, l’endroit où tout se résout et où tout nait sans fin ; percevoir cela c’est donc tracer un chemin vers le divin, elle est marquée par la notion subjective de Silence.

Dans le cadre d’une écriture musicale, la perception de l’auditeur et du compositeur n’est pas hiérarchisable. Dans des temporalités différentes chacun a ses sensations propres.

Il s’agit pour le compositeur de tirer le matériel depuis ce qui est perçu du lieu précisément,  s’il s’agit de colorer par l’instrumental les sons concrets depuis l’enregistrement d’un lieu jusqu’au choix des échelles de tons formant des modes ou alors, d’anticiper, d’imaginer un univers instrumental se fondant dans un lieu à habiter ; tout cela positionne l’instrumental dans un plan d’égalité avec l’univers sonore général pour en révéler, en souligner les axes forts, les mettre dans une évidence perceptive claire et ouvrir ainsi la voie de la Gnose. Il n’y a pas non plus de hiérarchisation possible entre les tons et les sons dont nous ne pouvons déterminer la hauteur. Le choix des échelles est cependant important et depuis la Grèce antique, l’utilisation des modes est extraite de la doctrine de l’Ethos, qui attribue à ces mêmes modes une puissance morale. Il n’est à priori pas envisageable d’utiliser des modes classiques dont l’abstraction ne peut agir entre l’instrumental et le concret que comme un séparateur. Peut-on dégager des échelles de tons et de sons non déterminés d’une atmosphère sonore qui constituerait des agrégats instrumentaux superposables ? L’enjeu est là… Cette structure alors perçue par le compositeur constituerait une réalité subjective de la même façon que l’éthos. Une nouvelle échelle de valeurs dont l’univers sonore du lieu en proposerait des interprétations.

* Dans le bouddhisme zen, le satori ne peut être atteint avec un état d’esprit d’ « appât du gain ».  Le terme japonais pour cela est « mushotoku » : sans but ni profit, c’est par l’abandon de soi, le lâcher prise que le satori (éveil ou nirvana en sanskrit, salut dans la pensée chrétienne) peut être obtenu. Nous avons notamment cela dans la prière de Saint François d’Assises : « c’est en s’oubliant qu’on trouve ».

 

Création a Séoul par l'ensemble Timf, août 2015

 
 

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