Composition process 11 : « Simultanéités » pour orchestre.

Comme c'est le cas de façon systématique, l'écriture de cette pièce pour orchestre de 16 musiciens (quintette à cordes, 2 cors, trompette, trombone, tuba, clarinette, flute, contrebasson, cor anglais, piano et percussions) s'élabore en kairotopie : public impliqué directement dans ses perceptions, placé au centre du son (orchestre spatialisé), il peut se mouvoir, changer son point d'écoute... la notion de la place de marché y est présente : dans ce lieu (Topos) et dans les instants communs et propices (Kairos) cohabitent 3 paramètres sonores :

Les sons  instrumentaux marquent le présent dans le temps et l'espace.

Les sons électroacoustiques de natures variables : ils peuvent entretenir un lien de temporalité et de continuité perceptive avec les parties instrumentales (éléments instrumentaux préenregistrés et retraités), ce qui provoque une perte de repère au niveau des perceptions localisés (les musiciens présents) et en ouvrent d'autres dans l'espace et le temps. 

D'autres sons fixés amènent souvent un extérieur (peu ou pas traités et dont les codes inconscients sont précis) et vont en direction de l'intérieur (lieu de la kairotopie) et enfin, les sons électroacoustiques provenant d'objets sonores joués volontairement permettant des récurrences avec le matériel instrumental.

Le silence ; troisième paramètre sonore, il est d'une importance capitale car c'est vers lui que tout doit converger. En soi, nous le savons, le silence n'existe pas "comme on l'entend" et ramène directement au propre son du public, à sa propre conscience de lui même, à son action potentielle, au fait que tout nait et meurt au silence.

C'est un travail sur les dynamiques et les répétitions à occurrences variables qui permettent d'amener l'auditeur dans une conscience de celui-ci, de gouter cet état particulier de retour à soi-même, à son propre jugement ou non-jugement, laissant ainsi infuser ses sensations, ses émotions singulières. 

Un Koan Zen dit : "un Tonnerre, un Silence".

L'équilibre de ces paramètres sonores est délicat, l'un ne doit pas prendre le pas sur l'autre en le transformant en anecdote. L'écriture est donc axée sur cette recherche d'équilibre constant.

Les éléments de cette place de marché sont des anamnèses, le développement en variations nous devient familier au fur et à mesure que la pièce coule, cependant leur combinaison, superpositions et oppositions ont été décidées par le tirage du tarot. Là aussi, un équilibre entre les choix personnels (mélodiques, harmoniques, dynamiques...) laissent sa  part  à l’aléatoire, ce chaos universel dans la justesse, celui qui  s’immisce naturellement au sein de l’œuvre commune au coeur de toute vie ; c’est le juste milieu entre le libre arbitre (inhérent à l’humain) et le choix du cosmos. Nous dirions dans le bouddhisme qu’il s’agit de cette troisième voie, celle du milieu.

Les combinaisons d’éléments, en séries ou simultanés et spatialisés comme nous les vivons avec nos sens lorsque nous déambulons sur un marché, entretiennent des relations temporelles et d'espace physique permettant des choix pour l’auditeur (parfois inconscients) ; il s’agit de choix de directions auditives mais aussi d’états, de pensées, d’émotions en ayant accès simultanément à différents phénomènes et synchronicités.

C’est dans le magnifique poème de Guillaume Apollinaire « Simultanéités » que l’on retrouve cette notion inspirante que nous vivons à des multiples instants de nos journées où convergent en nous émotions et pensées duelles.

 

 

     Simultanéités

 

    Les canons tonnent dans la nuit

    On dirait des vagues tempête

    Des cœurs où pointe un grand ennui

    Ennui qui toujours se répète

 

    Il regarde venir là-bas

    Les prisonniers L'heure est si douce

    Dans ce grand bruit ouaté très bas

    Très bas qui grandit sans secousse

 

    Il tient son casque dans ses mains

    Pour saluer la souvenance

    Des lys des roses des jasmins

    Éclos dans les jardins de France

 

    Et sous la cagoule masqué

    Il pense à des cheveux si sombres

    Mais qui donc l'attend sur le quai

    Ô vaste mer aux mauves ombres

 

    Belles noix du vivant noyer

    La grand folie en vain vous gaule

    Brunette écoute gazouiller

    La mésange sur ton épaule

 

    Notre amour est une lueur

    Qu'un projecteur du cœur dirige

    Vers l'ardeur égale du cœur

    Qui sur le haut Phare s'érige

 

    Ô phare-fleur mes souvenirs

    Les cheveux noirs de Madeleine

    Les atroces lueurs des tirs

    Ajoutent leur clarté soudaine

    À tes beaux yeux ô Madeleine

 

Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)

 

 

 

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