Composition in process 8 : les éléments de la forme

Dans la forme qu'il me semble important de déployer dans les pièces, il est intéressant d'utiliser des événements sonores récurrents qui se combinent de façon variables. Ces éléments doivent avoir des couleurs spécifiques par l'utilisation de modes : certains sont des modes tout à fait classiques du Grégorien, d'autres des modes variés (à transpositions limitées, pentatoniques, modes extra-européens, modes construits sur le spectre d'une tonique...) Certains modes comportent des polytonalités ou bien la polytonalité s'immisce d'elle-même car la forme ouverte de la pièce incite à superposer des modes différents ; des parties écrites combinant des voix avec diverses tonalités peuvent exister, parfois dans un système de mode miroir dont une tonique que je nomme "point de singularité" est le centre. Cela permet dans l'écoute, de pouvoir créer une synecdoque c'est à dire un choix volontaire de chemin de l'auditeur ou bien de créer encore une tension de modes dont l'un serait entendu comme l'extension ou l'altération de l'autre. D'autres sont des modes, qui comportent parfois  peu de tons, inventés à partir d'intervalles qui ont un sens (en tout les cas, un sens pour moi). Ils sont choisis pour l'énergie de leur son et leur couleur et permettent souvent une notion de cycle, c'est à dire qu'il est possible au bout de 3, 4 ou 5 motifs identiques de retomber sur le premier dans une série qui est donc limitée mais tout à fait prévisible, ne serait-ce qu’inconsciemment.

La notion de prévisibilité est une part récurrente de cette écriture, elle existe dans la notion même de répétition : répétition des premiers éléments d'une phrase qui donnent l'impression d'une tentative de déploiement de sa matière sonore, à la façon d'un "qui veut démarrer" dans la définition des unités sémiotiques temporelles ou bien encore, la répétition persiste dans celle de motifs récurrents qui pourront revenir tout au long de la pièce.

Ces couleurs variables sont des changements d'états qu'il est possible de moduler à souhait.

Si on écoute Mozart par exemple, il est fabuleux de constater à quel point un changement d'état peut se produire d'une mesure ou d'un groupe de mesures à l'autre par une modulation, un sens rythmique différent ; cela n'est pas la même chose chez Bach pour qui tout se situe dans une continuité énergétique.

Ces couleurs sont donc habitées elles-mêmes de dynamiques variées.

Cependant, une musique parcellée de couleurs variables prend tout son sens dans le cas ou une attention particulière de l'audience est portée.

La musique ayant différentes fonctions, une écoute de l'ordre de « l'entendre » comporterait des plages temporelles beaucoup plus longues et uniformes en terme de dynamiques, plutôt à la façon des gymnopédies de Satie par exemple.

D'une façon ou d'une autre, la répétition et les dynamiques d'un "qui veut démarrer" pose la question du développement temporel et de sa forme.

Le processus ou l'état stable doit dans tous les cas être clairement perçu et ne pas être intégré à un verbiage trop complexe. En d'autres termes, il n'y a pas de parties destinées à "répondre" à une ou plusieurs autres, à décliner un passage, mais plutôt à poser des couleurs, des états sans rentrer dans une narration pour justement ne pas l'imposer. Cela permet une perception claire et globale du processus de la pièce.

Il est intéressant de prendre comme principe le "unanswered question" de Charles Ives combinant à merveille ces principes ; les éléments variés ont chacun leur propre histoire et se déplacent dans le temps pour créer un propos clair, un processus tout à fait perceptible.

 

 

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