Composition in process 18 : Du haïku sonore.

 

 

Qui ne rêve pas de toucher par sa propre production, dans sa création artistique, le cœur même des choses ? Celui qui par l’écriture, la performance, le geste, sent en lui la nécessité de faire exister l’œuvre pour en révéler les parties les plus indicibles, celles qui effleureront clairement notre sensibilité en bouleversant peut-être l’âme.

Aller chercher de façon tout à fait intuitive ce que l’on ne peut nommer, savoir qu’il y a dans cet acte vital de la créativité une forme de vérité toujours relative et certainement cachée et savoir que nous devons, comme dans un acte "quasi-missionné", aller révéler une magie.

Chercher sans relâche à la façon d’un alchimiste, la méthode pour retrouver le sens, depuis l’œuvre au noir, en faisant entrer la lumière dans cette matière, car dans cet univers perceptible le Mat y erre, dirait-on dans le langage des oiseaux…

Cela me fait penser à l’histoire de cet enfant qui demande au sculpteur comment il avait fait pour savoir que cette nymphe se trouvait dans le roc avant qu’il ne commence à tailler la pierre.

L’approche occidentale façonnera le mot, le son, le minéral, la toile, reviendra, développera, imaginera une forme en sonate, en synthèse après en avoir développé les parties distinctes, tentera d’utiliser un ensemble conséquent du vocabulaire de la langue, de celui du mouvement, de celui du graphisme, essayant d’approcher la réalité à mettre à jour en l’habillant des termes qui se doivent être les plus précis possibles ; cela durera, sera long et plus ce sera long plus cela sera synonyme de labeur sérieux.

L’approche asiatique creusera l’acte à son essence pure, dans un souffle soudain de peu d’éléments mais dont la justesse en touchera directement l’essence, l’impression subtile au delà du mot, du son, du geste. L’approche sensitive et intuitive qui ne passe pas par une approche mentale est celle des esprits reliés : I shin den shin (de mon esprit à ton esprit en Japonais) et moins il y aura, plus ce sera juste.

La Haïku est cet art de toucher par le mot résonant, la sensation, qu’il s’agisse de pensée, d’émotion, de sensation visuelle, auditive etc. vécue et ressentie pleinement dans l’instant. Par le haïku, on saisit cet instant unique dont le concept existe cependant dans notre pensée héritée de la Grèce antique sous le nom de Kairos. Dans la pensée asiatique, on ne se projette pas dans le temps, on ne fait pas resurgir le passé. Si le haïku évoque un autre temps, sa véritable essence se trouve dans la sensation de l’instant et non dans un transfert de mémoires ou d'anticipations.

Mon écriture musicale oscille pourtant entre ces deux traditions, la partition dont les éléments entament un processus repérable et inéluctable et des éléments épurés, répétés, pour en transformer la perception par une écoute reliée au phénomène naturel de l’impermanence, un concept hérité du bouddhisme zen.

Chez Erik Satie, la pièce « Vexations » qui doit être répétée plus de huit cent fois participe à cette expérience de l’être sensible, du on-looker qui se perçoit lui-même changeant dans ses états. On ne se lasserait pas de ré-entendre les séquences ou de les re-jouer en boucle presqu’indéfiniment dans le même processus de la "Musique d’ameublement » et dont les parties brèves, écrites pour un ensemble de chambre font penser à des haïkus sonores en répétitions infinies-infimes...

Erik Satie allie le principe du processus, proche de la pensée occidentale avec ces éléments épurés de la pensée asiatique et dont le matériel se suffit à lui-même ; avec ce principe, n’y-a-t-il pas déjà mariage de cultures et d’approches ?

Ces Haïkus sonores sont aussi faits pour participer humblement aux espaces sans abus d’effets, de sensationnel, encore moins de pathos ; chez Satie ils intègrent même les conversations des on-lookers… s’immiscent dans les interstices des sons ambiants, ils sont des phénomènes sonores comme les autres, ils ont été conçus cependant pour habiter finement l’univers ambiant, en révéler les contours, en souligner les éléments à l’extérieur comme à l’intérieur de soi ; nous pouvons boire du thé, parler simplement dans et sur ces intervalles sonores, en se sentant vivre, respirer, être sur le moment présent dans cette notion Zen là encore de « l’ici et maintenant », sans s’attacher aux préoccupations futures et passées pour en dissoudre les illusions, les peurs et les doutes…

Ces-jours ci parmi mes rendez-vous à Paris, la rencontre avec le compositeur Giuliano d’Angiolini a été étonnante. Dans la lignée de Cage et Feldman, se dégage de sa musique quelque chose encore autre ; de cet "autre" indescriptible que le mental ne saisit pas mais que le corps ressent pourtant en profondeur. Sa musique est particulièrement épurée, détachée du superflu et cela en est tout à fait perceptible ; il m’a confié qu’il passait son temps à élaguer ce qu’il jugeait toujours de trop dans la partition. Dans son appartement, nous étions assis l’un et l’autre côte à côte sur un canapé, dans cette pièce vide au parquet ciré ; seuls une petite table contre un mur et un gros gong au milieu de la pièce, devant nous.

A l’image de cette quête absolue de l’essentiel, de la présence des possibles comme un saisissant et brutal coup sur ce gong au milieu du silence de l’espace vide, lorsque nos mots ne prenaient plus la place, nous étions pourtant assis ici.

Et ce son qui a existé tout au long de notre conversation dans mon imaginaire sonore n’arrivera finalement jamais…

 

Le tas de bois bien aligné en vue des longs hivers.

Le croassement rauque d'un corbeau souligne la densité du silence

Yves Leclair

 

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