Composition in process 13 : « Silence, la voix de la cigale pénètre le roc ». (Basho)

 

« Je me souviens de cette pièce en trois mouvements que j’avais fait travailler à des élèves ; sa forme particulièrement ouverte invitait tout le long, le Silence. Lors de la restitution, dans le hall, pour la première fois le public entendu le son de l’aiguille de l’horloge, devant laquelle chacun passait pourtant à longueur d’année ».

 

Musicalement, il est nécessaire de saisir ce que raconte l’acte de l’invitation au silence. Ce qui amène celui-ci est variable ; nous pouvons ranger  les principes dans trois catégories qui peuvent être modulées, « l’orchestration du silence » est à ce prix :

  •  Motif joué très fort et coupé brutalement comme si on tournait subitement le bouton dans la position off : « Un silence, un tonnerre » (Koan Zen). Ces principes peuvent être répétés, variant ou non la durée des motifs. Notion de « coupure », arrêt brutal qui laisse place au silence. Pour Alfred Tomatis, un bruit intense suivi d’un silence subit un « éblouissement auditif ». Ce silence peut laisser place à une rémanence, c’est à dire à un son qui perdure dans l’oreille et dans l’esprit.

  • Série de motifs de plus en plus decrescendo laissant petit à petit s’inviter un silence de plus en plus présent, une énergie « Sur l’erre » en quelque sorte. La variante serait un decrescendo long et progressif d’un unique motif.

  • Motif se terminant par un crescendo coupé subitement, que l’on peut nommer « Créneau de Silence » car il agit comme un phénomène d’irruption ; de façon sonore le mot « irruption » concerne ce qui est perçu, il est intéressant de faire rentrer l’absence subite de son, aussi dans ce principe d’ « irruption » de la même façon lorsqu'il n'y a pas de production sonore déterminée.

La combinaison de ces principes ajoute évidemment un effet de suspens (ce mot prend ici tout son sens). La Suspension (d’un point de vue sonore) laisse un sentiment d’attente, elle peut être ce qui va amener le Silence car les éléments sonores qui se trouvent en bordure de ce Silence n’ont pas été encore résolus. Cette suspension agit alors comme une proposition de résolution.

La durée des motifs peut jouer de régularités ou d’irrégularités, ce qui fait intervenir la notion de répétition, de rémanence ; des motifs de plus en plus courts et intercalés avec le silence amènent alors un processus. L’arrivée des silences ajoute alors à la surprise et joue avec cette notion de suspension. Un silence intervenant tout à coup après une durée sonore perçue de façon longue n’a pas la même portée que des séries de silences qui s’immiscent à l’intérieur d’une série de motifs courts.

Au delà de l’aspect technique qui permet de mettre en scène le Silence, il faut en saisir le sens profond, l’intégrer en soi et s’emparer de sa signification non pas par le mental mais justement par les sensations.

La relation qui s’établit entre le son et le silence n’est pas nécessairement symétrique. Si Murray Schafer dit que « Toute recherche sur les sons doit conclure sur le silence» - et je suis d’accord avec cette idée, cette approche du silence dans l’équilibre musical ne bascule pas nécessairement dans un endroit plutôt que dans l’autre, c’est à dire que la pièce musicale, kairotopie, peut contenir plus de temps de silence en général que de sons intentionnels (instrumentaux ou fixés) ou l’inverse ; ou alors, le silence peut prendre le pas petit à petit sur le son intentionnel ou l’inverse. L’effet, la sensation de l’auditeur ne sera dans tous les cas pas la même. Cette notion des équilibres reste délicate dans la construction de l’œuvre et détermine quoiqu’il en soit une forme, nous voyons bien que nous n’échappons donc jamais à la construction de la forme.

Cependant le "jeu" résidera toujours en ce fragile équilibre, dans cette Gestalt sonore qui ouvre la question :

Le son encadre-t-il le silence ou le silence encadre t-il le son ? (selon la phrase bien connue de Miles Davis), traiter les deux principes à part égale d’intérêt et non forcément de temporalités, c’est de cela qu’il s’agit.

 

« Comme dans la peinture Sumie, on se doit de comprendre l’espace, pendant une conversation nous devons intégrer le silence » (Maitre Deschimaru).

Tout nait du silence et tout repart au silence, c’est dans ce principe que l’expression sonore prend toute la justesse de son action. Cette notion du Tao est aussi la pensée asiatique en général, nous la retrouvons dans le bouddhisme Zen d’une façon très affirmée, on la retrouve également dans la tradition cistercienne occidentale.

Alors, dans ce silence, « Locus Perspicio » (lieu que je perçois), lors de la kairotopie - car le silence total n’existe pas sur cette planète, à quoi correspond-il vraiment ce silence ? Il est une notion relative de perception qui nous permet de revenir à une écoute proche de nous-même autant que de ce qui nous entoure ; une écoute modifiée, affinant par là notre conscience perceptive par ce va et vient constant, changeant et relatif entre action et non action, entre son et silence, lumière et obscurité, vie et mort, bien et mal, nous démontrant finalement que l’un contient toujours l’autre ; c’est par l’expérience de cela que ces contraires peuvent se résoudre en nous, que nos conflits prennent fin pour peu que l’on veuille bien s’abandonner à cela.

 

Alors, par cette acte de retour à un « rien » relatif, émergent les sons cachés et leurs correspondances multiples, renaissent les sons de sa propre respiration et des battements de son cœur, émergent les sons subtils tout autour de nous et à partir de là, de ce retour vers un espace secret jusqu’alors, le moment propice de l’action gestuelle, sonore, comme celui de notre pensée pourra exister avec plus de force : 

« Silence, la voix de la cigale pénètre le roc ». (Bassho)

 

N.B : J'ai aimé cette photo prise à l'abbaye cistercienne de Sylvacane. Il y avait la projection de ce motif sur un des murs ; cela faisait penser au symbole du Tao. Le lien entre asie et occident m'a plu ; j'y vois aussi la résolution des contraires, où le plein contient le vide et le vide contient le plein, le son contient le silence et le silence contient le son...

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