Causerie 1 : De l'imposteur

Photo : Kim Auclair

J’ai vu et écouté aujourd’hui dans les podcasts de France Culture, une conférence de Roland Gori de 2014 et dont le sujet concernait « les imposteurs ». Depuis quelques années, avant que le terme ne ressurgisse plus fréquemment dans les médias mais plus directement au travers de la plume de certains journalistes, penseurs et chroniqueurs, l’idée que nous étions entourés de ces personnages trop souvent me venait à l’esprit régulièrement ; parce que je les croisais parfois, de façon inopportune et d’autres fois dans une durée qui durait trop…

D’un autre coté, le jugement n’existant qu’à notre propre endroit et dans notre subjectivité pure, il faut peut-être garder à l’esprit que dans le diner de cons de la vie, nous sommes peut-être nous mêmes, le con d’un autre qu’on ignore être juge…

Roland Gori explique que l’imposteur est tout d’abord un menteur conscient, avec cependant de magnifiques facultés, celles d’arriver avec talent à se fondre dans la pensée, dans l’attente, dans l’appréhension de l’autre ; il se rapproche en ce sens d’un autre personnage assez en vogue dans les chroniques : le fameux pervers narcissique. Attention ! L’écriture inclusive est très tendance, je suis obligé de faire un parallèle psychologique entre le pervers narcissique et l’hystérique (animus & anima oblige), mais je ne comprends pas pourquoi la racine linguistique de ce même concept est toujours aussi éloignée dans la langue française…

Nous sommes entourés d’imposteurs, oui… Pourquoi les premiers sinistres du genre qui me viennent à l’esprit sont les hommes politiques, il me semble savoir… Ce principe mène aux plus hauts sommets de l’état dans un naturel angélique ou dans un endormissement de l’esprit d’observation suivant où on se place.

Dans cette société où la performance, et la forme priment sur le fond et la valeur de l’Etre, l’éducation comme les médias de masse dont les fonctions abordent une information intégrant volontairement à leur désinformation un « biais de négativité » - concept clef de la psychologie humaine qui vise à créer un intérêt accru pour ce qui est négatif afin de faire baisser les principes de pensées constructives vers un regain d’intérêt addictif, les heures abrutissantes de téléréalités jouent de nos instincts humains les plus vils, les plus bas dans un unique but d’audimat et donc de mercantilisme. Cette société qui dès le plus jeune âge normalise l’être pour le rendre docile à la con-sommation, à la pensée formatée et au final… au rien, forme de vacuité intellectuelle qui n'a rien voir avec le concept bouddhiste de silence.

L’éducation, la société, l’entreprise donnent une importance capitale à ce que la personne fait et non à ce qu’elle est fondamentalement. Dans cet espace s’immisce facilement l’imposteur, et preuve faite depuis mai dernier (pour ne parler que de la France) jusqu’aux plus hautes (paraît-il) fonctions ; c’est dire comme la hauteur peut-être parfois assez relative…

L’imposteur doit être populaire, l’imposteur est de droite et de gauche, il a une éducation religieuse et athée à la fois, il est humaniste et libéral, il est écolo et pour le développement du gaz de schiste, il défend les droits de l’homme et prône le droit d’ingérence au nom de ceux-ci en évitant soigneusement de son vocabulaire le terme « néo-colonialisme », il est philosophe et people à la fois (c’est plus vendeur), chemise ouverte à coté d’une poupée Barbie, il est… en fait l’imposteur est tout, il est tout ce que l’autre a envie de croire qu’il est.

Attention, c’est difficile de le démasquer, y compris parmi ses pairs car il a la capacité du caméléon, il sait dire ce que l’autre, ce que la foule a envie d’entendre, Il est la personne la plus normale qui soit et c’est cela le danger : le conformisme, celui qui devient un esclave d’un système de croyances et de normes qui finalement feront l’inverse d’un vrai citoyen, l’humain émancipé par la culture cheminant vers sa propre liberté ; Roland Goni précise qu’il n’y a pas de création sans transgression des normes : la pathologie de l’imposteur est d’être un homme ou un p.......t normal et donc un homme vide.

« La folie est le risque de la liberté » disait Lacan. Soyons donc fous !

Dans ce monde ouvrant la voie à tous les fondamentalismes, l’appétence des dogmes, l’appât du gain, le germe de l’imposteur ne sait pas accompagner celui qui est vraiment perdu et ouvre ainsi le libre champ où les extrêmes se révèlent.

La semaine dernière, je déjeunais seul dans un restaurant à Marseille. Deux hommes de la quarantaine à la table d’à coté ont parlé (surtout un) des parts de marché qu’ils allaient récupérer au Liban puis en Egypte et puis en Turquie, ils ont parlé de stratégies commerciales, de ce qu’allait rapporter l’investissement récent en terme de dividendes… Mon oreille attentive durant une heure et demie, j’ai voulu savoir quelle était la matière à ces comptes, en quoi les humains étaient concernés dans leur vie, impliqués, quel était fondamentalement leur intérêt dans ces mots, dans ces actions ; je ne l’ai jamais su, je suppose que leur intérêt à eux (mes voisins de table) n’était pas là, je n’ai entendu parler durant ce temps que de performance financière et de fric quoi…  Leur plat avait l’air appétissant, finalement je n’aurais pas su ce qu’ils en pensaient (du plat)…

Etre performant à tout prix, voilà le socle de l’imposteur, et celui dont on a titillé l’esprit vil de concurrence depuis les bancs de l’école (les bancs c’est important pour rester bien assis), de compétitivité, se sentira légitime à écraser l’autre si c’est pour la cause des saintes parts de marché.

Voilà donc ce monde, dont les dérives ne sont certes pas nouvelles tandis que de plus en plus de consciences aujourd’hui s’ouvrent sur le fait que ce monde est tronqué, ce qu’on nous a présenté comme un libéralisme (le terme contient lui-même un faux semblant avec celui de « liberté » et a joué longtemps de l’inconscient des masses) est en fait l’emprise financière, humaine et psychologique d’une poignée d’êtres sur tous les autres.

Cette conscience vient enfin, mêlée il est vrai d’une très grande violence ; dans cela l’imposture navigue, lifte, esquive coûte que coûte . Il apparaît de plus en plus clairement qu’on ne peut nier ce tourbillon planétaire unique depuis l’histoire de notre humanité connue, car cette fois et pour la première fois, cela existe à l’échelle des continents.

Alors quoi ? Comment ? Artistes, créateurs pouvons nous nager dans un tel marasme ?

Comment pouvons-nous parler du silence alors que celui ci renvoie par ses natures à l’inverse de ce que la société nous vend depuis l’école : conformisme, rentabilité, remplissage, performance…

Comment pouvons-nous parler du son sauvage et aléatoire des haubans des voiliers dans le port et dans le vent quand télé, croyances et éducation ont fait de nous des personnes bien calibrées depuis la naissance, en imposant ce qu’il fallait penser, croire, entendre, écouter et en dénigrant ce que nous ressentions ?

Comment montrer un geste, le donner en sensation lorsque le geste même doit être rentable ou ne pas être ?

Et puis comment dire un mot juste et juste un mot et rien de plus que cela car tout est là et rien de plus ?

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