« Boussole», « Encore la vie...» : Kairotopies, la conscience du « on-looker ».

 

Dans "Boussole" ou dans "Encore la vie..." La question de la kairotopie concerne directement l’implication de l’audience, celle du on-looker comme l’appelle la chorégraphe Léa Canu-Ginoux.

Vous savez, celle, celui qui n’est plus seulement dans une posture de spectateur passif – car la télévision sait très bien faire cela ; ouvrons encore plus la possibilité de l’être qui ne se trouve pas dans une posture de consommateur et permettons celle d’un être impliqué de son Etre entier.

Comment amener l’éclairage, ou plus subtilement l’ouverture qui permet la compréhension de l’être actif ? Celui-ci perçoit que par son regard, son geste, sa respiration, son implication physique, il participe à ce qui ce crée devant ses yeux, et dans un manège commun.

Non, l’œuvre qui se déroule n’est pas séparable de l’œuvre qui se regarde, le « on-looker » doit pouvoir saisir sa propre action potentielle, ne serait-ce que par la conscience de ses perceptions, la conscience du fait qu’il est un acteur ici et maintenant, comme il est un acteur en dehors d’ici, et dans sa vie quotidienne plus généralement.

Non, je ne pense pas que l’artiste qui œuvre détient le pouvoir de la lecture et de la compréhension, pas plus que d’une narration dirigée et imposée.

Permettre l’œuvre ouverte c’est permettre des choix, c’est s’adresser à celui qui vit l’œuvre, car l’œuvre ne peut être une production purement mentale si elle n’est pas partagée – entendons le mot « partagée » dans son sens le plus neutre ou le plus généreux : répartie entre les actants (artistes et « on-lookers ») qui en rongent la substantifique moelle.

Par delà les principes qui cassent la frontalité, séparant par nature ce qui est regardé de celui qui regarde, amenant plus finement aux perceptions les notions d’espaces visuels, physiques, sonores, par un travail qui est la mission de l’artiste, nous pouvons ouvrir un champs de conscience commun, cassant les schémas du « montreur d’ours ».

Je crois que c’est une posture plus marquée en France que dans d’autres pays dans l’histoire artistique et ses schémas sont ceux que nous trimballons au moins depuis la cours du roi Louis XIV sans oser se l’avouer peut-être entre Français. La peur de « céder » une part de son œuvre par « le contrôle du maximum », la peur de ne plus percevoir ce même pouvoir conforté par la frontalité systématique, la peur et l’illusion de dissoudre son labeur dans une pseudo incompréhension de l’audience (« cet autre ») et puis de se sentir comme dépossédé de sa propre essence de savoir, de talent ou de je ne sais quoi d’autre… La question de la générosité ? L’égo agissant ?...

Alors que l’œuvre ne peut être qu’une œuvre commune dans la construction de l’expérience directe, par l’écriture et par la perception sur le moment même ; occulter cela c’est occulter l’essence de l’être, c’est douter de sa capacité à pouvoir discerner que le moment présent, dans son expérience la plus directe est bien plus puissante que la mémoire et plus vraie que la projection dans un futur.

L’œuvre la plus forte de l’artiste est celle d’aller chercher le public, de lui proposer l’enveloppe du propos que des âmes à priori étrangères entre elles élaborent dans des temporalités différentes : Celle de l’écriture et celle de la perception, le temps pour que l’on puisse vivre ensemble l’aventure commune de quelques instants, quelques minutes  ou quelques heures…

Et cette écriture conceptuellement différente est un travail énorme, celui de la construction d’une vie, celui de l’expérience encore plus que celui de la connaissance ; une maitrise conséquente de la technique de son art, élaboré quotidiennement et sans relâche mais aussi un travail autant important sur l’ouverture du cœur, de la connaissance non-mentale et profonde des autres et celui-ci est encore bien plus délicat, bien plus fort, bien plus subtil…

Alors dans ce contexte historique de l´écran qui sépare les postures, l’artiste devrait élaborer des stratégies bienveillantes ; la notion du plan initial dans le jeu sunétique est une piste mais il me semble que l’œuvre ne peut exister que dans cette notion et ce questionnement humble : Qu’est-ce une œuvre sinon le désir intense de la relation que celle-ci permettra d’établir avec l’autre ? Et alors tout peut faire œuvre dans la vie tandis que ce principe ennuie les « artistes » à égos éléphantesques…

Jongler et s’amuser de l’élasticité entre le chaos et la forme, quelle magnifique aventure !

Un travail d’une vie donc… Au moins une…

 

 

 

 

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