Alain Cavalier, la kairotopie au cinéma ?

Le cinéma d’Alain Cavalier a quelque chose de fascinant ; d’abord dans la durée même d’une traversée de 60 années depuis son premier film avec des esthétiques variées qui ne cessent de questionner la forme ; sa façon de filmer et de montrer ou suggérer les détails et cette évolution artistique travaillent sur ce lien juste à trouver entre le spectateur et l’écran ; cela en fait, je crois, un des cinéastes français les plus audacieux et pourrait-on dire paradoxalement les plus modernes, en tout les cas, de mon point de vue.

Depuis un cinéma relativement plus classique ancré dans la mouvance de la nouvelle vague mettant en scène, Alain Delon, Romy Schneider, Jean Louis Trintignant, Michel Piccoli ou encore Jean Rochefort, allant ensuite vers quelque chose d’épuré, presque « asiatique » avec une plastique fine, comme c’est le cas avec Thérèse ou Libera me puis vers des œuvres ne comptant plus qu’une ou deux personnes (techniciens et actants compris) sur le tournage, Alain Cavalier se filme tout seul dans Irène ou en miroir dans Pater dans un jeu en duo avec Vincent Lindon.

Dans ces œuvres en évolution permanente intégrant l’art vidéo au cinéma on retrouve cependant des traits récurrents, notamment, cette fascination à filmer les détails du quotidien qui pourraient paraître sans importance ou secondaires aux yeux de ceux qui ne savent plus vraiment regarder, qui ne prennent plus ce temps, abrutis par les écrans d’ordinateurs ou de smartphones : le cinéaste filme les mains, les déformations des corps, la peau des humains ou des animaux – une notion de l’incarnation, la simplicité de l’être, son animalité, son salut dans le travail accompli quotidiennement ; il pose à nouveau la question du « beau », utilise l’improvisation comme élément primordial du discours et jamais de façon anecdotique laissant ainsi s’infiltrer une part importante d’aléatoire ; celle-ci permet de dérouler l’œuvre où il est juste qu’elle se déploie.

Est-ce là cette notion de spiritualité qui imprègne chacun de ses films où ce qui fait accident, synchronicité, acte impensable ne peut mener qu’à ce qui est juste d’un point de vue des lois divines ? Il filme la mort, l’exécution, la notion de pouvoir, montre les rouages de la politique sans jamais imposer son point de vue, il filme le probable, le temps qui passe ou encore l’incertain avec une grande humilité, le tout avec une conscience sonore et un travail sur le son particulièrement pertinent.

Dans Pater, c’est un cinéma totalement abouti et audacieux dans sa forme. Alain Cavalier propose le film dans le film, une forme de mise en abime qui ne peut que me renvoyer, dans une esthétique et un discours bien différent, au cinéma de Jacques Tati ; je veux dire par là qu’il continue de questionner le regard même du spectateur dans la salle, c’est très net dans Parade mais aussi dans la plupart des films de Tati, nous allons dans ce sens, le spectateur perd cette notion du simple consommateur d’image et se trouve dans des choix de positionnements permanents : est-il un simple spectateur ou un spectateur regardant d’autres spectateurs ? Le quotidien observé et mis en scène dans le cadre est-il différent de notre quotidien ? L’intime transparait, sommes nous voyeur ou spectateur séparé du sujet ?

Dans Pater, il en va de même, tout se déroule avec diverses strates, les personnages sous nos yeux existent à plusieurs niveaux de lecture, ils jouent un rôle, celui que prétend amener le film et puis, redeviennent êtres du quotidien la seconde suivante ou encore sont à la fois tout cela, rendant floue au spectateur cette frontière entre le réel et l’imaginaire. Cela nous place constamment  en position d’observateur ayant des choix à faire ; tandis que certains voient un président de la république et un premier ministre, une des thématiques du film, prétexte au jeu de rôle mais permettant à la fois de montrer le système étatique, d’autres y voient encore Vincent Lindon et Alain Cavalier en chair et en son tenter de jouer ces rôles dans un film en construction sous nos yeux. Dans ces aller-retour de notre posture d’observateur dans les différents niveaux de lectures qui nous sont proposés, nous ne sommes plus seulement un spectateur qui regarde mais nous devenons potentiellement quelqu’un qui navigue dans les différentes strates de l’être et cela, au même titre que les personnages sur l’écran.

L’observateur de ce qui est en construction devient responsable, autonome et libre, s’il le veut bien. Il chemine à son gré dans les strates du film qui dépasse le cadre de l’écran puisqu’il nous renvoie à notre propre posture d’être à facettes multiples ; de la même façon que ce qui se déroule là, sous notre regard.

Ne sommes-nous pas cela dans nos vies aussi ? Multiples oui, jouant dans cette "comedia del arte" grand format, « switchant » d’un état vers un autre, où certains moments de la vie nous poussent à jouer des rôles innombrables, tentant de nous adapter sans relâche, selon les contextes de cette incarnation afin d’y révéler les sens cachés ?

Ce qui permet à nos perceptions d’être libérées de la contrainte d’une narration déterminée, finie et cadrée est de l’ordre de l’ouverture de conscience, nous faisant cheminer délicatement vers la gnose.

Pater, à l’image des œuvres ouvertes - car il s’agit bien là d’une œuvre ouverte, peut désarçonner celui qui a besoin d‘un cadre fixe, celui qui a besoin que l’on décide pour lui, qu’on lui propose une œuvre clef en main, mais éveille un peu plus celui qui se laisse dériver en confiance/conscience dans le flot des événements qui se présentent à lui.

Le théâtre expérimental est allé sur ces terrains, déjà dans les années 1970, je pense notamment au théâtre panique de Jodorowski, j’évoquais Jacques Tati pour le cinéma plus avant, les docu-fictions se sont multipliés aussi ces dernières années, la musique de création a été quant à elle plus discrète et peut-être plus frileuse pour travailler sur ces principes ; le cinéma d’Alain Cavalier pousse très avant cette idée car nous ne sommes ici plus seulement dans le principe d’un curseur qui naviguerait entre ce qui fait jeu vers ce qui est fiction avec ce qui est de l’ordre d’une réalité du quotidien mais il s’agit en plus « d’observer des observateurs » puisque Alain Cavalier et Vincent Lindon se filment mutuellement ; ce qui ajoute à cette mise en abime et positionne encore plus le  on-looker  à s’observer aussi lui-même en train d’observer…

C’est en ce sens, tout ce que j’essaie et rêve d’amener d’un point de vue musical ; devrais-je dire d’un « point d’écoute » dans le principe de kairotopie, permettant à l’observateur impliqué, au on-looker, de faire des choix et de s’immerger dans une réalité comportant plusieurs niveaux de lecture. C’est aussi ce que nous travaillons avec la chorégraphe Léa Canu- Ginoux pour la pièce Boussole, tentant de gommer la distance entre  l’observateur et l’actant ; ce n’est pas un hasard si une des scènes a d’ailleurs été baptisée « hors cadre ».

En ce sens, il y a quelque chose de visionnaire et de courageux dans le cinéma d’Alain Cavalier puisqu’il s’échappe des sentiers de la « consommation artistique » atténuant le principe même de représentation, englobant l’observateur et l’observé dans ce qui finit par faire avec humilité et force, une véritable « œuvre commune », ce dont, plus que jamais nous avons besoin dans notre monde contemporain.

Création a Séoul par l'ensemble Timf, août 2015

 
 

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